La naissance d'une oeuvre sociale

Séjour à la Villa Médicis

Henri Bouchard est né à Dijon en 1875. Il est formé à l’École des Beaux-Arts de Dijon et poursuit son apprentissage à Paris, puis à l’École des Beaux-Arts. Il est Lauréat du Prix de Rome en 1901 et séjourne à la Villa Médicis à partir de 1902. 

Carolus-Duran, Portrait du sculpteur Henri Bouchard, 1906, huile sur toile, 99 x 76.5 cm, La Piscine


Henri Bouchard est influencé par les idées sociales de Zola lorsqu'il conçoit dès son arrivée à Rome un projet de monument dédié aux ouvriers. Il confie dans une lettre adressée en 1903 à Eugène Bernard son intention de réaliser un ensemble de sculptures pour un monument qu’il qualifie de « tribune ouvrière en plein air ». Il présente l'esquisse comme envoi de Rome en 1904.  

Correspondance de Henri Bouchard à Bernard, p3


L'oeuvre - description

Haut-relief, plâtre original, moulage à creux perdu, H : 0,52 m, L : 1,80 m, P : 0,30 m, 
inscription : non signé, non daté, inscription : ANTISTHENE, JESUS, COMTE, PASTEUR, 
ZOLA, TOLSTOÏ. 1960, famille Bouchard (fonds d'atelier) ; 1984 don à l'Association des Amis de Henri Bouchard ; 1985 musée Bouchard Paris, musée Bouchard, inv. HB 84-0296

Il s’agit d’un bloc de maçonnerie presque rectangulaire, formant une tribune monumentale en granit, sur laquelle Henri Bouchard réunit une trentaine de travailleurs issus de divers milieux. Parmi eux figurent un laboureur, un serrurier, un verrier, un carrier, un charpentier, un pêcheur, un débardeur, mais aussi un forgeron, un fourreur, un menuisier, un faucheur ou encore un boulanger. 

La version la plus aboutie du projet est présentée, sans grand succès, lors de l’exposition annuelle des envois de Rome à l’École des Beaux-Arts de Paris en juillet 1906. Le haut-relief conservé à La Piscine constitue un fragment de cet ensemble. L'oeuvre avait à l’origine la forme d’une construction architecturale, comme en témoignent plusieurs photographies anciennes.

Voici ci dessous un détail de l'esquisse du projet de monument aux travailleurs, envoi de Rome de 1904. Bouchard a supprimé la partie architecturale et a gardé dans son atelier la frise.


Une oeuvre en lien avec son temps - les ouvriers face aux voix de la pensée

Bouchard ajoute des ouvriers de l’industrie du fer et du charbon pour souligner l’émergence des nouveaux travailleurs industriels au tournant des XIX - XXe siècle. Ces figures, représentées au repos après leurs labeurs, semblent prêtes à écouter, à penser, puis à agir. 

Bouchard n’a recours ni à l’allégorie ni au symbole. Aucune action spectaculaire n’anime la scène ; c’est la simple présence de ces hommes qui émeut le spectateur. Par leur  rassemblement, ces figures affirment leur droit à la parole et leur volonté d’agir collectivement. La composition, frontale et en haut-relief, confère à l’ensemble une dimension dramatique et narrative. Bouchard s’éloigne ici du naturalisme figé des figures de Dalou et de Meunier (voir article « Inspirations »), pour privilégier la représentation d’une communauté solidaire plutôt que celle d’individus isolés.

Cette communauté solidaire d'ouvrier est prête à écouter la voix des hommes dont les noms sont écrits sous la platforme. En effet court une inscription décorative de cinq lignes, énumérant des noms tels que Antisthène, Jésus, Littré, Quinet, Bernard, Bruno, Fourier, Lavoisier, Dolet, Baudin, Comte, Pasteur, Zola, Tolstoï, et bien d’autres. Tous sont connus pour leur non-conformisme, leur liberté de pensée et leur engagement social et humaniste. On note l’absence d’hommes politiques : ce sont ici les penseurs, les savants et les écrivains que les ouvriers viennent écouter.

Ainsi, la dignité humaine évoquée par ces noms, gravée sous la frise des travailleurs, forme le socle symbolique de l’œuvre. Elle rappelle que le respect de l’homme, quelle que soit sa condition sociale, constitue le fondement même de l’humanité.